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La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de

l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles

pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers

rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités

de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la

nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces

natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans

cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils

servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme

d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois

les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les

ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les

armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement

impérieux.

L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme

livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix

succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe

au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion

d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère

sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus

rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il

l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à

travers le siècle avec la rapidité des événements.

«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble

figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois

audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur

les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était

brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et

exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des

grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux,

indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander

ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en

murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le

général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le

commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur,

et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il

préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son

langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la

conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.

«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu

gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait

point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les

soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était

adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide

et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application

à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de

toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis,

ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme

s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une

âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère

école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes

d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de

Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre

d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général

en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement

passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général

Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes

qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni

pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de

compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son

élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il

chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une

admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses

préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita

pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt,

confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait

confondus dans une même destinée.»

Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans

secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais

leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies

immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de

ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la

disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 44 / 163 题