Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement
pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de
tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite
transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les
grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun
historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien
démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par
excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans
l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque
un peu à son style, c'est l'historien des batailles.
L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites
avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le
remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de
soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à
mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion
de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre
des victoires.
Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation
de consul, supérieure à sa situation de général, profita
merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de
l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de
campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.
«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion
des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie,
réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de
Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième
armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la
réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence
était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers
moyens comme il suit.
«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement
en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne,
sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du
Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations
trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que
forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts
à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le
surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de
vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne,
l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres
mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée
de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de
Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et
l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer
aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite
vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général
Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve,
dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et
Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir
Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une
partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le
général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main
au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le
Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus
grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le
baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une
bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les
armes...
«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,
comme les autres armées de la République, les haillons de la misère,
était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit
nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en
immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru,
Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin,
franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait
pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée
d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes
accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et
intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette
armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en
corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des
généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux,
mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps
dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes
répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une
bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à
Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un
lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit
froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités
du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque,
dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire
dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants
était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les
indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était
face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et
étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier
grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son
caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé
déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les
âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du
reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré
la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience,
son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le
général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille
hommes.»
On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard
sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en
popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les
exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de
la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du
jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme
de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de
gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être
irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République,
car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la
patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un
complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre
Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas
fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un
tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa
patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un
crime.