XVII

Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement

pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de

tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite

transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les

grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun

historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien

démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par

excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans

l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque

un peu à son style, c'est l'historien des batailles.

L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites

avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le

remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de

soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à

mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion

de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre

des victoires.

Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation

de consul, supérieure à sa situation de général, profita

merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de

l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de

campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.

«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion

des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie,

réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de

Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième

armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la

réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence

était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers

moyens comme il suit.

«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement

en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre

Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne,

sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du

Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations

trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que

forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts

à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le

surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de

vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne,

l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres

mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée

de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de

Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et

l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer

aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite

vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général

Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve,

dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et

Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir

Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une

partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le

général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main

au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le

Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus

grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le

baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une

bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les

armes...

«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,

comme les autres armées de la République, les haillons de la misère,

était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit

nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en

immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru,

Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin,

franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait

pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée

d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes

accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et

intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette

armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en

corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des

généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux,

mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps

dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes

répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une

bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à

Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un

lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit

froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités

du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque,

dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire

dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants

était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les

indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était

face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et

étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier

grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son

caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé

déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les

âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du

reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré

la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience,

son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le

général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille

hommes.»

On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard

sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en

popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les

exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de

la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du

jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme

de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de

gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être

irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République,

car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la

patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un

complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre

Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas

fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un

tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa

patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un

crime.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 41 / 163 题