Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la
campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par
Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de
la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout
comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de
Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas
un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à
travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain
qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il
ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire
est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un
grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au
lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que
l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la
parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop
souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le
récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est
tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas
assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin
que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui
gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime
interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des
grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne
regrette plus rien.
Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut
reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui
reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici
il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de
l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille
hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et
sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier
la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne,
ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des
machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.
Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois
ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais,
pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est
devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus
banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de
conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est
évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans
obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.
Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans
emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de
Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper
en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut
qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de
fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique
de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on
ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de
paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme
peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes
peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple,
que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets
tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.
L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence
qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans
la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit
confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des
Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit
incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une
intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo
ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la
partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce
qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que
Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille,
complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et
Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au
lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si
populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la
France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui
concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs
qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les
corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la
gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute
sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur
ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant
laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par
l'épée.
Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était
que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera
justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra
toujours.