XVIII

Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la

campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par

Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de

la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout

comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de

Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas

un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à

travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain

qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il

ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire

est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un

grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au

lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que

l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la

parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop

souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le

récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est

tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas

assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin

que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui

gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime

interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des

grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne

regrette plus rien.

Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut

reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui

reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici

il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de

l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille

hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et

sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier

la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne,

ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des

machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.

Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois

ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais,

pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est

devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus

banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de

conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est

évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans

obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.

Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans

emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de

Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper

en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut

qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de

fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique

de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on

ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de

paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme

peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes

peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple,

que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets

tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.

L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence

qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans

la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit

confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des

Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit

incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une

intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo

ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la

partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce

qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que

Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille,

complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et

Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au

lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si

populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la

France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui

concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs

qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les

corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la

gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute

sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur

ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant

laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par

l'épée.

Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était

que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera

justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra

toujours.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 42 / 163 题