L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est
pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu
trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout
est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente
leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et
scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient
pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux
passions des peuples.
Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta
dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de
Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et
il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite
de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un
tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais
surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire
jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son
omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut
reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle
était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes
convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par
qui elles sont gouvernées.
Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et
Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices
assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme
en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la
sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais
qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme.
Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature
politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache
et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à
tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.
Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir
législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les
représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine
revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis
ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de
vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des
hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion
de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en
paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment,
car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le
bruit des armes: c'était l'ère des soldats.