L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de
son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre
d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux
fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé
dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une
autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à
certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun
autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces
triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté
et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de
l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur
la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le
premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence
philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une
éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la
nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont
aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et
pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de
bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie
par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il
avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur,
n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés
et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les
proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes
politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les
monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation
n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers,
selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte
paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer
avec personne. L'échafaud lui avait fait place.
Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne
comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux
une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien
ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans
le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas
tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux
réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et
dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit
à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des
faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent
nécessairement par la logique brutale des passions et des événements,
qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il
vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu
commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait
cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur
que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour
sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il
passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute
du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué
plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au
jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui
n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M.
Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le
présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse,
de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment,
selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un
prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte
le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte
avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le
fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt
au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se
résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare
de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue
dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en
sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de
la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses
chimères.