XIV

L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de

son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre

d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux

fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé

dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une

autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à

certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun

autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces

triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté

et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de

l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur

la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le

premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence

philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une

éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la

nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont

aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et

pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de

bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie

par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il

avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur,

n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés

et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les

proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes

politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les

monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation

n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers,

selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte

paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer

avec personne. L'échafaud lui avait fait place.

Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne

comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux

une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien

ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans

le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas

tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux

réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et

dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit

à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des

faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent

nécessairement par la logique brutale des passions et des événements,

qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il

vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu

commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait

cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur

que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour

sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il

passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute

du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué

plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au

jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui

n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M.

Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le

présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse,

de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment,

selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un

prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte

le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte

avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le

fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt

au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se

résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare

de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue

dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en

sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de

la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses

chimères.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 38 / 163 题