XIII

M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page

de son premier livre:

«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais

raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais

les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai

passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un

trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution

française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles

auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de

croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à

m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,

et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes

choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je

suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments

généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais,

la liberté et la gloire de la France.»

La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de

concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du

despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France,

sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût

besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son

gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou

dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût

besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en

invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de

lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver

qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous

ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient

enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle

était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se

prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se

comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par

l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il

jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux

pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un

soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de

là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et

l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que

la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang,

devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures;

nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se

modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous

pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir

de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces

limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes

sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain

franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second

accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du

18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une

modération, et un maître au lieu d'une constitution.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 37 / 163 题