M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page
de son premier livre:
«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais
les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai
passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un
trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution
française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles
auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de
croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à
m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,
et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes
choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je
suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments
généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais,
la liberté et la gloire de la France.»
La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de
concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du
despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France,
sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût
besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son
gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou
dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût
besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en
invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de
lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver
qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous
ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient
enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle
était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se
prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se
comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par
l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il
jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux
pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un
soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de
là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et
l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que
la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang,
devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures;
nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se
modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous
pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir
de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces
limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes
sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain
franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second
accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du
18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une
modération, et un maître au lieu d'une constitution.