Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement
innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni
du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et
des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le
gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le
défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou
innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici
avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que
ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire
que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui,
mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée
jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18
brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de
celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.
Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à
la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle,
la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;
supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses
talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le
gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites
dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte
lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en
serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par
les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son
autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de
ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il
en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été
acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait
résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que
Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait
envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se
serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit
jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les
excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers
reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa
fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de
l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu
d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la
destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M.
Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son
terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.
Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont
il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre
lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un
droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une
limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous
faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir
jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de
lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le
poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la
conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se
réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a
porté un coup d'épée.