XII

Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement

innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni

du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et

des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le

gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le

défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou

innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici

avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que

ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire

que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui,

mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée

jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18

brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de

celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.

Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à

la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle,

la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;

supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses

talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le

gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites

dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte

lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en

serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par

les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son

autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de

ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il

en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été

acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait

résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que

Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait

envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se

serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit

jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les

excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers

reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa

fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de

l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu

d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la

destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M.

Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son

terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.

Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont

il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre

lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un

droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une

limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous

faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir

jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de

lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le

poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la

conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se

réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a

porté un coup d'épée.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 36 / 163 题