L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait
s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et
controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force
sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il
suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la
France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer
le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée.
M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser
d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la
Directoire.
M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet
heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers
est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa
politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le
18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude
de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la
dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en
révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la
légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une
armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre
du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous,
j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le
droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens
le sabre!