Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et
fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en
reconnaissions pas la justesse.
Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit
pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans
sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que
cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les
autres.--Raisonnons cependant.
C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_.
L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul
ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son
mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de
bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le
regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le
regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis
de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard
en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_,
nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne
s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le
juger dans la conscience.
L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui
suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande
histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande
histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les
histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité
à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de
M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace
d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus
de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa
propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de
l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la
matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à
réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais,
dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de
l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir,
il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que
l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait
penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une
glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est
un historien.
Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens,
parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des
hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à
l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme,
et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite
aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui
commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde
romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré
des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un
miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la
démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa
métallique et immorale limpidité d'intelligence.
Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est
là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à
tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous,
n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire;
mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la
conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que
l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M.
Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la
pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande
histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a
déjà choisi.
Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement
historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans
l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat
et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature,
l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui
parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature,
dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système
avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.
X
Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il
se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse
quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec
orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne
condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande
histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de
nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la
patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un
engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le
droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les
champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières,
s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et
de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef
d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On
a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes;
on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une
plume arrachée au plumet d'un grenadier.
Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure,
c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est
l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité
nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon
nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou
d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas
de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la
patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités,
encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la
mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que
pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie;
l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il
jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le
champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les
yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent
égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de
l'injustice patriotique et de la jactance nationale.
Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le
drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son
livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne
contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre
mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme
militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil
livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers
n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est
l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il
doit se faire universel comme son sujet.
Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa
patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui
donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces
armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un
malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à
M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de
la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop
souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme
du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses
fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent
les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux.
C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que
quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes
et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces
justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité
des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.
Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.