VIII

«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques

dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était

particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire

trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des

affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi

dire.

«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées

ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la

multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins

tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les

éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à

Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je

voyais se mouvoir sous mes yeux...

«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent

les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un

certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,

l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je

répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois,

et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est

une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures.

Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire

l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe,

Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel,

Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi

supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au

Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être

assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon

éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante:

tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite,

va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits

des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre

enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus

discret, pénètre d'un oeil auquel rien n'échappe dans la profondeur des

événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque

manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y

a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui

doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité?

Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette

qualité, c'est l'intelligence.

«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant

seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire

entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme

d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,

parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce

que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit,

voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui

enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il

est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences;

devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en

attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé

de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la

pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus

grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie

excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même,

avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à

mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle

existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de

la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce

que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se

laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de

l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes

et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop

petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le

fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint

juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on

fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie,

administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée

de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur

généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à

s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer,

l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans

l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien

mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns

les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que

c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les

grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout

ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve

du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun

de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin,

dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne

calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je

ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un

malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on

sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer

moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé

aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore

pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir

son coeur au niveau du bon, du beau et du grand.

«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en

histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec

justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à

narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être

un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit

clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui

souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les

événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des

chefs-d'oeuvre...

«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,

et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher,

et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte

reproduction...»

«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que

faut-il? Les comprendre...

«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour

idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de

la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien

au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en

histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit

d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore

il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,

profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme

d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent;

eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous

prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et

vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous

vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au

contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un

temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices,

leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous

à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous

n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi

leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible,

celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute

de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou

grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites

si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce

naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à

l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et

saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une

chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour

à tour paisible ou précipité de la nature.

«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire

quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite

la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On

vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les

chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et

d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du

quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on

aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les

innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle.

J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui

entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique,

car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur,

ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit

une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la

transparence absolue.»

Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de

l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même

qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais

certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais

nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être

juste. Il ajoute:

«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait

inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice

envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier

venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les

questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de

honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont

versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce

même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la

politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un

trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans

connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété!

L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la

contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles coeurs les

inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la

calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans

adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit

sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en

histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait

sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des

hommes!»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 33 / 163 题