On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre
plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie
politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des
dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais
deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives
d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse
d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce
talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus
et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède
de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs
de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également
distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se
dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse
activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le
mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt
que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et
l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais
jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus
élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de
la pensée ou de l'action.
La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette
ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse
évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le
champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien
supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction
d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se
sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par
leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire
qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers;
quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais
il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption.
On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle
n'humilie personne en s'exaltant elle-même.
Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de
caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M.
Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais
rapprochés.
Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant,
que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos
opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle
intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je
jouisse à satiété de son entretien!
Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour
étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement
anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous
avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au
dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec
ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand
esprit.