VI

On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre

plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie

politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des

dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais

deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives

d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse

d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce

talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus

et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède

de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs

de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également

distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se

dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse

activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le

mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt

que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et

l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais

jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus

élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de

la pensée ou de l'action.

La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette

ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse

évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le

champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien

supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction

d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se

sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par

leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire

qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers;

quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais

il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption.

On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle

n'humilie personne en s'exaltant elle-même.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de

caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M.

Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais

rapprochés.

Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant,

que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos

opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle

intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je

jouisse à satiété de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour

étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement

anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous

avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au

dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec

ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand

esprit.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 31 / 163 题