Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans
l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?
Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même
homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et
d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques
de tous les siècles.
Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie
comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour
que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans
la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce
bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les
hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.
Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des
fantômes, mais des réalités.
Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la
fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car
c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a
toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur
lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et
intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.
Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été
mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé
la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des
démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut
connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels
intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une
assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la
majorité aux gouvernements.
Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou
l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du
métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite
ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de
l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le
général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des
batailles.
Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute
histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les
faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune,
de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité
historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale
tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux
morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en
a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux
grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu
d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire.
C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la
vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu
publique.