Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.
C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil
continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme,
considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas
inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.
L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne
sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant
point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les
histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le
soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut.
C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une
part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les
théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par
l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque
génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui
nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi
toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de
l'histoire.
C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les
vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique,
ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que
dans l'histoire.
Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit
humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous
dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.
On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons
pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons
d'un historien.