PAR M. THIERS.

I

Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la

postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des

monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés

par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire

une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus

dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est

qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses

périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit

de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs

nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au

nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui

n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce

livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de

religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de

liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de

diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent

l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les

profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit

par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète

devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des

événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les

plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et,

disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus

correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait

jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi

remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.

Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes

compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous

le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la

philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le

génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la

conquête et de la fortune.

En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans

cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage

sans ciel.

Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui

lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de

littérature le texte, les développements, les discussions, les

admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à

vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle

l'histoire.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 27 / 163 题