XII

À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans

le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est

plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme

de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons

résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont

pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter

son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine

gaieté.

«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance,

qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image,

justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il

faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut

pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me

lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à

déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance,

comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que

tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que

les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon

aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien

garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi.

Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et

je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me

traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à

m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous

étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi,

et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une

petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...»

Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer

sa fortune:

«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et

que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de

Chambéry m'a serré le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu

par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le

bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur

lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que

les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu

que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus

tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes soeurs, il faut que tu

aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta

fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu.

Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de

papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une

écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui

probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce

sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»

Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse

renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme

savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:

«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: _La femme forte

entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le

fuseau_. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur:

_La femme forte file, se cache, obéit et se tait_? Voici une autorité

qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix

cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée

_les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge

infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu

que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand

défaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'être homme_. Pour

écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut

absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est

infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté

de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es

femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de

t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»

Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des

sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.

«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien;

jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu

une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les

hommes_, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien

c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La

vérité est précisément le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun

chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni

l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Athalie_, ni

_Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le

Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni

l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des _Principes_, ni le

_Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Télémaque_. Elles n'ont

inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques,

ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque

chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme

ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnête homme et une

honnête femme_. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est

docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent,

et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas,

son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi

que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la

science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît

presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou

ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger

de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne

veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent

pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous

sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être

savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus

d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon

cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère

décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es

tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire

combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus

que nos chers Allobroges.»

«Le chef-d'oeuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille

Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans

ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de

ces badinages de coeur et de plume avec ses chères filles, et ce volume

n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 19 / 163 题