Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie,
jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815
ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par
l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces
traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint
en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le
prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer
l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain
ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait
jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui
faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne
l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa
conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui
confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre
que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et
l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne
pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût
employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce
qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la
nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès
d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin.
Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du
royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum
dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins
au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir
que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant
quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite
qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte
furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que
j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que
la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore
dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin.
Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses
dernières années.
À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne
serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son
propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa
correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal
résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.
Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille
Constance, laissée derrière lui à Chambéry.
«Turin, septembre 1817.
«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je
ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la
défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix
intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire.
Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera
naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration,
sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune
éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien
de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des
affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais,
elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon
inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je
n'attends pas.»
Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut
satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.
Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un
petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie)
revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la
magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de
ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des
fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève
seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne
de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne
générale.»
Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes
correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement
satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir.
Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion
par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de
l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en
monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il
prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des
erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier.
Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de
Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors
contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs
lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes
et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point
d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la
marche du monde.
Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des
ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à
réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»
Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait
à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis;
il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été
qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel
héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son
immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à
croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il
a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps.
Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est
l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant
l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion
publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui
servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion
éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire,
au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie
que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même
les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de
Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa
religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a
trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y
a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.