Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un
style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes,
incommensurables d'étendue sur les législations, sur les dogmes, sur les
mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en matière grave;
un grand génie doublé d'un sophiste, un _Diderot_ déclamateur dans un
philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, quelquefois un
Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son apparition; on en
jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle.
Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y
trouvons plus de talent que de philosophie réelle; la pensée y est plus
hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide.
C'est une magnifique curiosité plutôt qu'un monument durable de l'esprit
humain. L'exagération y fausse tout, jusqu'à la vérité, qui est la
modération de l'esprit.
X
Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du
Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au
théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations
sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier
livre.
Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à
l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il
établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je
suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui
résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous
les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la
fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en
liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.
«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles
(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes).
Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle
des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre
justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur
excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain,
dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le
satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais
c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le
pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une
dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père
de l'Église.
Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de
propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second
volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait
pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit
nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie
plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des
monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans
le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des
schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain
pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la
Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration
aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté
usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute
philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un
autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:
«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre
toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu
es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine
avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible
dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers
convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant
en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_.
Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces
grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la
puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme,
et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se
déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous
ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés
de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes
constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs;
pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les
moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut
résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un
grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore
_par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé
jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un
souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il
l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale
du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le
temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de
l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les
saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de
profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le
_Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif,
dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est
exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le
ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures
meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les
_saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir
à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.
«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait
seulement pour ceux qui savent le contempler!
«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il
est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le
_dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des
thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la
pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le
miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde.
Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son
aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes
impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la
pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_,
_Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!)
reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la
vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes
les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée
entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la
première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui
connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel
sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en
soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle
de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne
voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront
heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je
vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de
ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme
un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la
capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces
_dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le
_Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait:
_toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux
cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le
_Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.
«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie
chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon
dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le
centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la
plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec
nous, _plein d'amour et de vérité_.»