«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure
résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes
les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet,
se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car
la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de
déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à
réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de
méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a
préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même
honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité
humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette
tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien
de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas
douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais
c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille
humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance
créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion
des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette
opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure,
à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent
jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette
solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul
avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de
l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal
lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa
porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une
place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette
un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend,
il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait
un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui
éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache,
il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les
rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte
comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre
de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui
bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne
roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la
justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une
double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il
mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il
songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un
homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il
n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par
exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est
estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent
des rapports avec les hommes, et il n'en a point.
«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination
repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association
humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même
l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société
disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du
châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le
maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.»