VIII

«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure

résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes

les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet,

se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car

la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de

déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à

réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de

méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a

préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même

honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité

humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette

tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien

de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas

douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais

c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille

humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance

créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion

des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette

opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure,

à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent

jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette

solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul

avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de

l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal

lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa

porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une

place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette

un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend,

il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait

un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui

éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache,

il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les

rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte

comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre

de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui

bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne

roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la

justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une

double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il

mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il

songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un

homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il

n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par

exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est

estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent

des rapports avec les hommes, et il n'en a point.

«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination

repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association

humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même

l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société

disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du

châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le

maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 16 / 163 题