Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle
tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations
nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de
la rédemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais
quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni.
Ce dialogue des _Soirées_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au
lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps
et d'esprit, regarde la destinée en face.
Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme
Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de
l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des
siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme
moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des
origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des
créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de
facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les
initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et
l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation
et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la
bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par
la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à
la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même
très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son
principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle
s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à
brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les
premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les
connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de
l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de
Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques,
dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité,
qu'Hésiode appelait _grands et illustres_, neuf siècles avant
Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre
d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant
en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les
phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque
chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que
_Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs
avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour_. Je vous
avoue même qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres
morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les
Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous
pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce
texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel),
appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. Où avait-il pris cette
singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des
anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études
théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon
commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges
s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est
l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur
proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce
qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
lui-même, de manière que chaque fille eut son _Chrîschna_. Ajoutez que
le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute
antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées,
précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont
des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation
qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de
l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds
des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit
des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les
espèces; que cette nation, dis-je, était _nécessairement_ tout aussi
éminente dans les autres arts, et savait même _nécessairement_ une foule
de choses que nous ne savons pas.»
Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu
être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par
plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi
que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et
aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.
V
L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et
sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son
chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme.
Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant
semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu publique du
dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la
défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul écrivain
ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; malheureusement il
s'enfonce avec la même force et avec le même goût de l'excès dans
l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: écoutez le sublime
du vrai mêlé à l'excès du faux.
«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur,
j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il
fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit pas le
véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est chaste dans les
transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il
faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel... Le fléau
est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMÉES.
«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est
cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.
«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence
manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres _in
mutua funera_. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le
décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie.
Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense
catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes _meurent_,
et combien sont _tuées_! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal,
la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois
cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à
découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque
grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain nombre
d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a des
insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des
poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant
de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de
ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main
destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue
pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour
tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui
résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira
de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées
l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou
du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son
ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice
qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs.
Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la
peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à l'agneau ses
entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour
soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus
meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses
défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes
de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le carnage
permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi
s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être
exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est
chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui
qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui
qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à
pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer;
lui enfin à qui il a été déclaré qu'_on redemandera jusqu'à la dernière
goutte du sang qu'il aura versé injustement_? C'est la guerre qui
accomplira le _décret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et
demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui
des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les
frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en
atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se
douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans
le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non
moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La
_terre_ n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à
coup d'une fureur _divine_ étrangère à la haine et à la colère, s'avance
sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il
fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus
contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec
enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur
le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer
Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent
boucher de chair humaine n'entendra jamais là: _Nous ne voulons plus
vous servir_. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour
s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas
à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui
traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une
main redoutable, _il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé
lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a
fait la mort_.
«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la
grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre
entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où
tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche,
jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à
la mort de la mort.
«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur
l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce
malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper
d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain
genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse sans
mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée
rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois
sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant
tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance
précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne
dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper
à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables
éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent
pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles
viendront l'offrir, et bientôt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces
guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»
Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les
plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire: