III

Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans

l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme

dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine

traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a

été sondée d'une main plus ferme.

Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main

jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement

déchue dans sa nature.

«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les

limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel

n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un

autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou

en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé

mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance

et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle

qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la

science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être

qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il

_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière.

Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que

leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils

occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le

sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur

et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable

dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste

bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne

peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses

lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans

lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il

cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la

trouver; le mal a tout souillé, et l'_homme entier n'est qu'une

maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et

incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de

quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié

l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est,

par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une

_perception_ qui appréhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une

_volonté_ qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies

dans l'homme; mais la troisième _est brisée_, et, semblable au serpent

du Tasse, _elle se traîne après soi_, toute honteuse de sa douloureuse

impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent

blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas;

il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui

quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: _Qui me

délivrera_? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté _bonheur_; mais il

ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son

essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant

le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu

consens à la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans

cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la

philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché

originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement

d'après son maître Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de

nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent_?

Platon ne dit-il pas de même qu'_il faut s'en prendre au générateur plus

qu'au généré_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que _le

Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération

avaient perdu_ (ou détruit en eux) _le don inestimable, avait déterminé

de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à

les régénérer_? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces

philosophes et de ces initiés qui avaient pensé _que nous étions dans ce

monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cité même

et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la

contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice

d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui.

Ailleurs, il dit expressément que _la nature nous a traités en marâtre

plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme

étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices_. Et

n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme

précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: _Je

vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit_; et l'Apôtre si élégamment

traduit par Racine a dit:

«Je ne fais pas le bien, que j'aime,

Et je fais le mal, que je hais.»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 11 / 163 题