Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans
l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme
dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine
traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a
été sondée d'une main plus ferme.
Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main
jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement
déchue dans sa nature.
«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les
limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel
n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un
autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou
en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé
mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance
et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle
qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la
science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être
qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il
_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière.
Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que
leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils
occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le
sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur
et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable
dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste
bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne
peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses
lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans
lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il
cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la
trouver; le mal a tout souillé, et l'_homme entier n'est qu'une
maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et
incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de
quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié
l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est,
par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une
_perception_ qui appréhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une
_volonté_ qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies
dans l'homme; mais la troisième _est brisée_, et, semblable au serpent
du Tasse, _elle se traîne après soi_, toute honteuse de sa douloureuse
impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent
blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas;
il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui
quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: _Qui me
délivrera_? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté _bonheur_; mais il
ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son
essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant
le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu
consens à la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans
cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la
philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché
originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement
d'après son maître Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de
nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent_?
Platon ne dit-il pas de même qu'_il faut s'en prendre au générateur plus
qu'au généré_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que _le
Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération
avaient perdu_ (ou détruit en eux) _le don inestimable, avait déterminé
de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à
les régénérer_? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces
philosophes et de ces initiés qui avaient pensé _que nous étions dans ce
monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cité même
et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la
contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice
d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui.
Ailleurs, il dit expressément que _la nature nous a traités en marâtre
plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme
étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices_. Et
n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme
précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: _Je
vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit_; et l'Apôtre si élégamment
traduit par Racine a dit:
«Je ne fais pas le bien, que j'aime,
Et je fais le mal, que je hais.»