De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles
espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire
planchette[904] à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand
contentement et plaisir[905].
A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins,
et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une
très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent
un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs
marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence
en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes
espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois
se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus
avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la
poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié
à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre
eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans
qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue
et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au
danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté
de plus près par ambassades, missives, réveils[906] et aubades. Il
advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où
le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur,
en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise
en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à
propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse
de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit
salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante,
qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva
d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio,
bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa
dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que
ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me
tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir,
pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez
ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma
poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne
fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par
le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que,
pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en
laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le
temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau,
non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon
ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce
nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit,
et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel
contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à
nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos
longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr
avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia
de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit
pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne,
pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure
du service, les fit départir fort envis[907]. Bref, Lucio vole, pour
porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours,
qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de
nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule
minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la
porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui
dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la
cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée
de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du
sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu
hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux
la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se
dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa
place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio,
quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva
cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne
l’eût renforcé par promesse du guerdon[908] qu’elle lui avoit moyenné
envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se
fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio
étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe,
ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le
vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se
dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la
robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et
cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs
jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio,
se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer,
trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la
damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule
du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté,
qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand
et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est
tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent
fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine,
lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la
damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à
Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit,
la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent
fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où
il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison
de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès
de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de
plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint
son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un
même quartier.