D’une jeune fille surnommée _Peau-d’Ane_, et comment elle fut mariée,
par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis[909].
En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit
passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement
le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette
considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or,
pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la
gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et,
entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel,
pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du
marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement
que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles,
nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand
entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en
remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui
devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils
du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun
endroit soi[910], sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre.
Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se
promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque
temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette,
lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de
l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle
lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut
entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de
ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père
de sa promesse, elles lui mirent à sus[911] choses et autres. D’autre
part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre,
ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette
ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau
plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le
marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant
pied[912] à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que,
dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne
qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en
dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par
la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette
peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel,
faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir
promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta)
être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et
lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne
pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y
faillit pas; et, comme elle étoit environ[913] ces grains d’orge, ses
père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en
une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme
la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre
de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle
diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut
vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut
caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant
qu’elle véquit, le sobriquet _Peau d’Ane_ lui demeura.