NOUVELLE CXXVI.

De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception

en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.

Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la

loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de

son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement.

Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin

ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie,

s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur.

Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les

parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur,

et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de

son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se

pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis.

Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il

n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison

de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des

biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement

d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi

s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son

père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel

ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris.

Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état

de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées

lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel

ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire

recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur

conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres

d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles

eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les

présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le

jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie

de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du

parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande

Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La

cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient

charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se

furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur

demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur

compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller.

Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour

étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit

honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte

et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en

soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de

supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints

supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant

à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit

homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du

jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis

un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances

aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de

la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour

de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le

roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour

lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol,

il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants

personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette

parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la

volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu

au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à

être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers

de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on

lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut

bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit

ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic

factus est in caput anguli_. C’est-à-dire:

La pierre par ceux rejetée

Qui du bâtiment ont le soin

A été assise et plantée

Au principal endroit du coin[897].

Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le

mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens

de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme,

il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce

qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis

nostris_. C’est-à-dire:

Cela est une œuvre céleste

Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,

Et un miracle manifeste,

Lequel se présente à nos yeux.

Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que

depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête

compagnie.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 161 / 168 题