De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception
en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.
Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la
loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de
son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement.
Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin
ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie,
s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur.
Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les
parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur,
et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de
son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se
pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis.
Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il
n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison
de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des
biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement
d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi
s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son
père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel
ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris.
Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état
de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées
lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel
ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire
recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur
conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres
d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles
eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les
présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le
jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie
de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du
parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande
Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La
cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient
charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se
furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur
demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur
compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller.
Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour
étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit
honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte
et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en
soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de
supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints
supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant
à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit
homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du
jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis
un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances
aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de
la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour
de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le
roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour
lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol,
il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants
personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette
parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la
volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu
au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à
être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers
de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on
lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut
bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit
ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic
factus est in caput anguli_. C’est-à-dire:
La pierre par ceux rejetée
Qui du bâtiment ont le soin
A été assise et plantée
Au principal endroit du coin[897].
Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le
mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens
de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme,
il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce
qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis
nostris_. C’est-à-dire:
Cela est une œuvre céleste
Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,
Et un miracle manifeste,
Lequel se présente à nos yeux.
Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que
depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête
compagnie.