De celui qui paya son hôte en chansons[877].
Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en
un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien
attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le
tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il
avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre
qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le
paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le
tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin
d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant,
et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au
tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous
pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant
se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il
gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda
à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune
de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit
le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous
plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de
son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson
assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays:
«_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets
la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda
à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il,
celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes
content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à
l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.