NOUVELLE CXVI.

De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du

roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y

reçut[861].

Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit

entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais

non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand

il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit

au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses:

_Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une

douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de

mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre

seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le

roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler

de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets,

disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir.

Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux

autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De

quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle

sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car

il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour

_muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne

laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son

latin.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 151 / 168 题