La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur
avertin[859] les prend[860].
Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui
avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la
maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie,
il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous
coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui
sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent
Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra
d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit
le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de
laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois,
pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce
que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit
si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant
aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais
le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses
ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès
lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement,
que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui
faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer
à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut
retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois,
le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant
sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus
qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte
reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit
étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut
que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs
moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans
coups frapper.»