D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].
Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de
sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il
fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois
il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il
détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre
qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit
plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et
moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours,
qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire
jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé
d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles
il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux,
et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son
château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever
le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la
sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer
privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient
hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en
une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une
heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs
nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait
l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les
intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi
que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres
cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs
mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et
de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela
étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.