NOUVELLE CXII.

D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].

Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de

sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il

fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois

il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il

détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre

qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit

plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et

moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours,

qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire

jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé

d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles

il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux,

et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son

château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever

le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la

sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer

privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient

hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en

une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une

heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs

nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait

l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les

intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi

que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres

cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs

mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et

de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela

étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 147 / 168 题