Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis
furent pendus et étranglés[842].
Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un
infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut
condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre,
advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint
sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844];
lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit
quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa
grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845],
lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:
Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.
C’est-à-dire:
Ceux qui vont delà la mer
Changent le ciel, non leur amer[846].
Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier
de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa
le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois
que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il
est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant
possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par
art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut
considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci
en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine
qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois,
il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes,
avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre
par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui
furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu
auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un
qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin
de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux
qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui
semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de
soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que,
pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire
si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui
prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel
logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte
desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais
ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit
pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on
trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements
qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ
quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs
paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec
plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant
accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes;
car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il
emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du
plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut
celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits:
en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre
qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même
empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant
passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue.
Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne
fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé.