Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus
grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il
fut payé de sa gageure[838].
Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons
d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839],
prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant,
lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût
de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?»
Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à
soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse
à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute
que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de
tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que
tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine
y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.»
Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en
grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait
quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que
veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais,
dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il
soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce
que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin,
le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu
de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit,
faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit
en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie
le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour
lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit
leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et
afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et
prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner
quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents
personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les
noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison
du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui
ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté
de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement
que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se
bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je
t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.»
Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison,
print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes
et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier
lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs.
Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la
gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui
montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on
lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le
marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et
aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print
à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se
confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il
lui avoit promis.