D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre
ceux qui nient le purgatoire[834].
Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu
et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes
lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux
qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont
employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et
savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens,
qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il,
vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont
méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme
vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici
entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins,
mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que
j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute
la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf,
pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur.
Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me
souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y
avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis
à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne
dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais
le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis
beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé),
et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque
chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins:
et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant
arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete
omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis
n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis).
Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent
qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les
trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour
apprendre leur leçon!»