NOUVELLE CVIII.

De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832].

Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron

qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au

butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre

part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en

faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce

moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il

y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit

fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et

ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui

mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui

fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi

bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le

confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant

chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au

lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si

iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît

chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être

pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et

aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il

vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le

chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on

en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit

qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le

mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort.

Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir,

il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se

repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier,

le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au

bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut

pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 143 / 168 题