NOUVELLE CIII.

Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne

faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812].

Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et

insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit

à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens

de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables:

«Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait

le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un

luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi

je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout,

leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs

autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à

s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants!

Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne

le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les

contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien,

messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et

maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits

contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les

engarder de dormir à ses sermons.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 138 / 168 题