D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François
étant à Venise[817].
Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François
nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi
logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent
de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il
auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît
comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le
François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur
débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec
lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon,
lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil
contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et:
«Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici
non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose
davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre
plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce
qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret
l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous
missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous
promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions
notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que
bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et
là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant
toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les
avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où
étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par
le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant
qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles
d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François,
qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à
ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que
le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit
servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs
ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence
en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que
malheureux est celui qui s’y fie.