NOUVELLE XCIII.

D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779].

Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son

voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable

de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel

bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre:

«Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est

entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce

voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec

lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En

chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant

sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à

la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre,

pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne

sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché;

alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir

affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant,

cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin

donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit

à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y

avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre

pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois

entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés

(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que

toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte

dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un

inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il

avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui

étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant,

puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui

et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron

qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps,

mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne

se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron

d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne

demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la

parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il

fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession,

fut exécuté par justice, comme il méritoit.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 127 / 168 题