NOUVELLE XCII.

De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770].

Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son

mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui

y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut

ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il

veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les

invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils

n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler,

ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire

plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois

voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois

peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables

de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le

me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite

plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends

grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si

vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est

grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien

empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête

et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais,

si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait

pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme

plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit

voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux.

Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu

substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits

ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car

Le berger et la bergère

Sont en l’ombre d’un buisson,

Et sont si près l’un de l’autre,

Qu’à grand’peine les voit-on[773].

D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce

seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes

méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de

leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce

de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur

quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons,

sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur

paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable

défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et

furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si

ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint

de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui

s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774]

se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès

choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente

ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature

douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate,

de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme

importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil

en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque

difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant

en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend.

Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le

mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le

savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes

au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent,

et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et

le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont

pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent;

et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres

ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus,

sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont

point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous

conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit

pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux

du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient,

en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se

vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui

venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa

femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il

imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla

ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ,

et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant

toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand

vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant

qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit

trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule

sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir,

mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît

du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin

il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis

s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda,

tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de

tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit

le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller

trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui

étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à

l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air

de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire.

Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule,

pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne

la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que

ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements,

et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari

s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser

venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que

la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en

l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu

cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être

cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à

l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours

auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit

toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a

mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours

présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne

saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché

quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui

le cas touche[778].

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 126 / 168 题