De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770].
Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son
mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui
y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut
ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il
veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les
invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils
n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler,
ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire
plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois
voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois
peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables
de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le
me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite
plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends
grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si
vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est
grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien
empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête
et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais,
si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait
pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme
plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit
voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux.
Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu
substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits
ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car
Le berger et la bergère
Sont en l’ombre d’un buisson,
Et sont si près l’un de l’autre,
Qu’à grand’peine les voit-on[773].
D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce
seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes
méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de
leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce
de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur
quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons,
sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur
paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable
défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et
furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si
ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint
de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui
s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774]
se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès
choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente
ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature
douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate,
de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme
importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil
en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque
difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant
en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend.
Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le
mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le
savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes
au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent,
et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et
le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont
pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent;
et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres
ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus,
sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont
point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous
conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit
pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux
du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient,
en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se
vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui
venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa
femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il
imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla
ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ,
et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant
toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand
vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant
qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit
trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule
sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir,
mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît
du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin
il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis
s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda,
tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de
tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit
le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller
trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui
étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à
l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air
de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire.
Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule,
pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne
la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que
ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements,
et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari
s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser
venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que
la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en
l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu
cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être
cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à
l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours
auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit
toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a
mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours
présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne
saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché
quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui
le cas touche[778].