D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré,
par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].
Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut
jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit
accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il
faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé;
en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à
lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village
avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et
ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra
en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se
tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne,
et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le
manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel
elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues
il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut
très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand
il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui
l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença
à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute
ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez),
ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois,
criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce,
le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il
commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui
fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver
son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de
vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une
petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles
affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les
champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de
lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785],
il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville
bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins
publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par
son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé
davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.