NOUVELLE XCIV.

D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré,

par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].

Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut

jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit

accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il

faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé;

en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à

lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village

avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et

ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra

en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se

tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne,

et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le

manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel

elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues

il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut

très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand

il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui

l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença

à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute

ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez),

ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois,

criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce,

le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il

commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui

fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver

son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de

vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une

petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles

affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les

champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de

lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785],

il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville

bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins

publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par

son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé

davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 128 / 168 题