Du singe qui but la médecine.
Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout
maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant
y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel
fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le
clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par
quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire
lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient
endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit
reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet
dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que
le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et
vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui
bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et,
par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause
que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose
qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent,
auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce
breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui
faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure
d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume
sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des
grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit
douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il
fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine
et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le
malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui
vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de
si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine
et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia,
les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit.
Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit,
et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si
fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort
mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de
lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il,
au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point
ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de
temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de
la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit
un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été
lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il
étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le
malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère,
Dieu merci, et le singe!