D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.
Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien
né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il
connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages
et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les
caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle,
si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son
pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que
jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il
écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et
faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il
ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je
crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui
jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe
et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne
compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il
se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il,
une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire
un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme
fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous?
elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les
mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme.
Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un
homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend
bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de
raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année
de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne
crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint,
ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne
demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette
dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de
fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit
d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que
ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance
(qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les
_révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous
le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait
cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être
impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a
privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il
n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on
pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement
(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il
ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu
essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle
louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à
ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient
italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre
autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur
aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus
près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise
d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois
en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens
allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession
d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau,
lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de
le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois
entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont
je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur,
répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas
faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle
entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le
faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et
précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne
parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai
rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de
terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe
en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus,
et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne
furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens;
lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à
loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais
les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en
portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir
vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient
peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre
eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit
toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point
s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu
à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet
Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous
que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes.
J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut
l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en
six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe,
ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez
que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux
du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de
vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en
rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui
faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains
secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce,
l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe,
et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe.
Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit
grand’ chère des écus abbatiaux.