Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit
à sa première lecture.
Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa
vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas
grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit
fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se
mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant.
Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la
Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les
jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des
maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps
qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces
choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout
ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien
apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla
bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi
bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se
présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit
une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en
étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego
bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en
veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous
n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les
choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le
cas que les écoliers fussent des choux.