NOUVELLE LXXVIII.

Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit

à sa première lecture.

Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa

vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas

grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit

fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se

mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant.

Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la

Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les

jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des

maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps

qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces

choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout

ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien

apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla

bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi

bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se

présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit

une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en

étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego

bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en

veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous

n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les

choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le

cas que les écoliers fussent des choux.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 112 / 168 题