NOUVELLE LXXIX.

Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.

Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier,

nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il

gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y

accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier;

car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur

la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux

mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en

étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par

devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux

couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il

entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne,

il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le

venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit

toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il

la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce

vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire

de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette,

tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle

se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien,

est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai

est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne

se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais

croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une

autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette,

tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends

bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma

mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en

retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment,

qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il

alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant,

dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694];

ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous

coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en

aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en

la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui

aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer,

je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât.

Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa

femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le

pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi

n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui

eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque

payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en

bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de

trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et

l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne

songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout

endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que

s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit,

et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit

d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se

réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche.

Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et

le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit

la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit

point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin;

mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans

l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et

non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en

sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan,

les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin.

Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700],

les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit

ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour

qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce

qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés

plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute

la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux

de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est

autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte

par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il

se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et

quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il:

avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de

vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y

en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur

sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il

ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin;

et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa

personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en

son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le

vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on

le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut

à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon

qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que

de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas

bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il

vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament

qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui

mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la

bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des

Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il

n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore

après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie.

C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible.

Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne,

lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement

qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté

autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et

comment il en va.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 113 / 168 题