Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630].
Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont
les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui
n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez
votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois
vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler
toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou
déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent
mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux;
ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres,
qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et
même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir
pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces
jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère:
entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays
comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il
fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché
de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin;
vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ;
vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin
de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se
hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin,
brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],»
ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes
et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez
piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous
dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au
langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand
plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636]
et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que
vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin
de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de
Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?»
dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens?
Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus,
prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A
donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira:
«Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui
aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol
est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de
votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A
la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux
vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne
main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous,
à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin,
étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est,
d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose,
vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce
chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec
la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon.
Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais
combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends
bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole?
I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en
donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.»
Voilà votre marché: prenez ou laissez.