NOUVELLE LXX.

De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.

Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un

homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand

on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues,

tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de

prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_.

C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier

de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli

à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant,

_maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624].

Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres

de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant

de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui

est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science

de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y

ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or,

est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien

qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir

prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire

accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit

le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à

entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en

l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est

mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une

charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me,

Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au

meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux

qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient

les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il

n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même

lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il

sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le

piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de

lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par

Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te

tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort,

et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que

quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon

homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour

vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître

Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_.

Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit

un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire.

Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le

heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il

lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain

va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par

Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que

tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre

philosophe[629].

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 104 / 168 题