Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la
main du roi.
Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins,
lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit
savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis,
la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire
encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute
de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant
son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs
de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais
si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps,
que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de
la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant
qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent
qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna
au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur
dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le
visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui
mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé!
o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin
que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et
qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver
sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien
encore un?