NOUVELLE LXXII.

Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la

main du roi.

Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins,

lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit

savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis,

la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire

encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute

de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant

son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs

de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais

si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps,

que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de

la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant

qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent

qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna

au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur

dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le

visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui

mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé!

o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin

que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et

qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver

sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien

encore un?

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 106 / 168 题