De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.
Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une
petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là
repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité,
car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit
bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la
profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519],
et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à
Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et
remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur,
vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en
suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la
médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque
chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi
ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que
je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien
vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le
voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter
en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal
votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui
que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs.
Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai,
et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions
bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet
apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes
villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner,
et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme
ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays
égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra
être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant
toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins.
Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et
lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous
qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous
pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y
étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en
la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon,
et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi
à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer
ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai
toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a
long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs;
je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage,
en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner:
vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire
commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un
scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il
lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser,
à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien
dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant
dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois
l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme
étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré
à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et
commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison,
et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient
déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût
courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur
passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit
que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit
guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en
moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là,
il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme,
et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce
médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère,
s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit
d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux
jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire.
Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire
alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et
lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et
puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement
son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le
médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit
la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec
les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O
par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au
côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon
que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait
une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit
incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant,
que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier
homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire
n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en
disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit
incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après
avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O,
certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien
vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner
devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui
parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau
teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le
recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en
quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin
écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il
fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se
trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère
qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon
être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils
n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents,
comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des
_moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq
au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna
force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de
quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant
semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui
mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne
failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où
depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut
si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends
qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la
Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car
l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances,
il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes
une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de
fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que
d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel,
quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour
diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en
la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour
urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la
blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio
te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il
s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde.