D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien
à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit.
Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût
guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez
longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit
de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans,
flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse.
L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner,
comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du
bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des
avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient
de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils
usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles,
l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte
d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit
faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans
lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre
écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux,
et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit
venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne
savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames,
qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins,
de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet
avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre
autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que
fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien
acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il
avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il
ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en
vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de
la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent
ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de
la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès
de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit
pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet
venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais
on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque
chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une
fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement,
pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise
et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut
lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant
l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien,
se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que
Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces
clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette
voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand
chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en
va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux
qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il
trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser
aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.