Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit.
Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel
s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par
les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498],
accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé
entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de
cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de
cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il
étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière;
et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit
vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une
épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print
à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en
outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il
avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en
eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval
sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de
l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme,
qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles
inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant
les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que
ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il,
que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le
fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si
bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui,
il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à
lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à
une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.