De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit
mangé le dos de sa première femme.
A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les
François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la
plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont
bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce
n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont
parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit
marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit
morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le
bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417]
le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce
mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte
pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses
sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas
d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement:
il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït
cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit;
car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_;
lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement
en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût
mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui
va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement
qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui
demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma
mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait
mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où
elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir;
car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une
femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère
ne l’un ne l’autre pour elles.