NOUVELLE XLVI[420].

Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et

qui se fâchoit qu’on le sauvât.

Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit

sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout

chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il

étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que

tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son

nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus

souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu

de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises;

tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et

ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois

alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort

mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant

vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois

où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt

qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en

soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond

autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea!

j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué

cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel

homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques

nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au

mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant

toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur

le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le

menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au

premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en

lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit

autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les

gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même,

et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire,

et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le

prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous

êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut,

par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions),

un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit

bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres

lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de

l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit

lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire?

c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard,

entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui

faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il

l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit

encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par

Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au

Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de

se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que

cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre

homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par

devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François;

lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma

vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour

votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en

ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie,

et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se

puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura

passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher

la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en

coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la

vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en

auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme,

que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses,

l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour

le respect de son honneur, et pour le service de la république.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 80 / 168 题