NOUVELLE XLIII.

Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier

qui fouettoit ses chevaux.

Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou

mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de

ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont

la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques,

erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on

sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur

puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et

de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous

ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple

advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité

principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient

de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de

Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre

autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour,

que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne

moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car

il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit,

et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps

après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort

connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection

fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant

ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint,

qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les

bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant

sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les

gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point

d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché,

lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette

nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse

entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un

lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit

là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas,

lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la

venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y

avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur

nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il

dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme,

étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit:

«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux;

endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce

charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint

à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence

et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme

ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami,

je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une

coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et

m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier

en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car

toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne

m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt

passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut

guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et

commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri,

mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès

de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il

sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410].

Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment:

lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de

langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_

et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant

que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans

plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur;

lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit,

et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve

ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût

bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes

frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels

certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de

crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient;

mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut

plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi

guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été

guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit

qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera

tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de

par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois

cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car

dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain,

combien valent-ils?

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 77 / 168 题