Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier
qui fouettoit ses chevaux.
Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou
mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de
ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont
la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques,
erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on
sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur
puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et
de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous
ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple
advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité
principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient
de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de
Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre
autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour,
que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne
moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car
il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit,
et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps
après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort
connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection
fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant
ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint,
qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les
bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant
sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les
gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point
d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché,
lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette
nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse
entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un
lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit
là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas,
lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la
venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y
avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur
nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il
dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme,
étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit:
«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux;
endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce
charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint
à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence
et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme
ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami,
je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une
coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et
m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier
en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car
toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne
m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt
passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut
guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et
commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri,
mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès
de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il
sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410].
Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment:
lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de
langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_
et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant
que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans
plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur;
lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit,
et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve
ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût
bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes
frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels
certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de
crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient;
mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut
plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi
guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été
guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit
qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera
tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de
par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois
cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car
dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain,
combien valent-ils?