De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.
Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place
d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être
quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous
cousins du roi d’Écosse.
L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de
services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser
une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle
fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle
ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées;
premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains,
de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme
un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu
rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent
deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces
beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle
en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois
ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant
qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre
homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que
de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah!
vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à
toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi!
ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort,
qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne
la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à
petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant
que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et
qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive:
dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent:
«Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398],
madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la
pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les
femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais
bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand
Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous;
vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et
appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se
trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci
vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous
fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il
mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit.
Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne
faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que
les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous
qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez.
Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une
souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui
faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié
par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle
avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la
garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne
fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la
fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle
recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant:
«Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier;
mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si
fâcheux.